
Libération, le 20 avril 2006

Happython. A Jeumont, huit «agents» collectent les témoignages de félicité en vue d'une expo ce week-end.
Dans les petits papiers du bonheur
par Haydée SABERANKamel fait la bise à Ginette : «Vous allez bien ?» Vieilles connaissances au café le Narval à Jeumont, (Nord). Lui, 29 ans, grand échalas, elle, 78, petite et rondelette. «Ça va doucement, mon petit.» Elle vient faire son tiercé. «J'espère être riche, on ne sait jamais. Ça m'amuse.» Lui, il a une question : «Qu'est-ce qui vous rend heureuse ?» Elle : «Quand je me réveille le matin, je suis contente d'être là.» Kamel est «agent du bonheur», il pose la même question aux clients du troquet. Note les réponses sur des morceaux de papiers et les accroche avec des pinces en bois sur des séchoirs à linge, une œuvrere d'art collective. A la fin, ça donnera une expo dans la salle de bal années 30 de Jeumont.
Ils sont huit comme lui, tous au RMI, pour l'instant. Kamel, comédien, Emmanuel, cuisinier, Fatiha, secrétaire, Sonia, Vanina, Florence, Corinne, Mauricette. Thierry Vermont, musicien, comédien, ex- RMiste, leur a proposé de «battre le record du monde des moments heureux» à Jeumont. Ici, dans le bassin métallurgique sinistré de la Sambre, c'est comme se languir d'un clair de lune à Maubeuge : c'est pour rire. Pour ne rien arranger, ça s'appelle le Happython. «Parce qu'on a une vocation internationale. Le fil du bonheur, c'était plus joli, mais c'est en français», sourit Thierry Vermont. Moyen aussi, le logo de Tati et celui du gratuit Métro sur l'Internet. «On est sponsorisés par personne, sauf par le Fonds social européen.» Tati, c'est parce que le magasin, fermé depuis, a failli accueillir les agents. Et Métro publie chaque jour un témoignage. Bon.
Règles. Le créateur du Happython a débuté seul, dans le métro parisien, en abordant les gens : «Qu'est-ce qui vous rend ou vous a rendu heureux ?» Puis il interroge Christine Ockrent, Jonasz, Madame de Fontenay, Jack Lang. Délocalise l'idée dans le Nord. A Mons-en-Baroeul pour Lille 2004, et enfin Jeumont. Quelques règles : «Pas de noms propres, pas de pub, de numéro de téléphone, et pas de vengeance du style : "Ce qui m'a rendu heureux, c'est qu'on a piqué le camion à Robert!"» Et pas de gros mots. Vendredi, à Jeumont, il présentera les «incroyables agents du bonheur», coiffés d'une énorme casquette et remettra des prix aux habitants, au terme d'une fausse cérémonie. Les trophées : des pinces à linge en cuivre (1).
Pourquoi il fait ça ? Ça le rend «heureux. Je trouve super touchant que les gens jouent à ça». Et puis parce qu'«on est tous nés, on fait tout ce qu'on peut pour être heureux, et on va tous mourir» : «On ne peut pas changer le monde, mais le recréer», en changeant de regard. Soit. Et à ceux qui trouvent que ça ne sert à rien, il répond: «Oui, c'est inutile, comme le chewing-gum, l'art, ou le ciel bleu.»
Ici, le ciel bleu est rare. Dans le vieux bureau de poste tout gris, le temps s'est arrêté. Deux agents du bonheur, Emmanuel et Fatiha convainquent Jadida, jolie brune de 22 ans, dans son petit bureau, de livrer un témoignage heureux. Elle : «C'est quoi ? Une association ?» Emmanuel : «C'est tombé sur vous, on envisage de battre le record du monde des moments heureux.» Elle : «Ce qui m'a rendue heureuse, c'est la demande en mariage de mon copain.»
Kamel au Narval. Il demande l'autorisation à la patronne, Francine, d'interviewer ses clients. Elle est pleine de sourires : «Pour une fois qu'il se passe quelque chose. Un projecteur de bonheur ! En plus, tu es du cru, on n'a pas d'excuses pour refuser.» Au fond du café, Patrick, 15 ans, mord dans son sandwich. «Ce qui me rend heureux ?» Il regarde son voisin de table, interrogateur. «Pppppff» Ah, si : «Ma copine» et «quand on va au parc d'attractions». Bon. Ludovic, 16 ans, «Mon scooter, il m'emmène partout où je veux.» Geoffroy, 19 ans : «Les vacances.» Vanessa tente d'évincer d'un sourire. «Rien. Tout. Je réfléchis, c'est dur comme question. Euh ! Mes parents, ma petite soeur, mon copain.» Geoffroy l'aide : «Boire , Vaness, elle aime bien !»
Adhésion. Christine Marin, maire UMP de Jeumont, ce qui la rend heureuse, c'est «sa petite fille Alice». Elle est aussi «très heureuse d'être à l'UMP». Elle a tout de suite dit oui au projet «parce qu'on a 20 % de chômage. Un jour, une bande de fêlés arrivent et décrètent Jeumont capitale européenne du bonheur. C'était tellement décalé que ça m'a plu. Et parce qu'on peut vivre la culture autrement que dans un contexte poudré, parfumé. Malgré nos problèmes sociaux, on a droit aussi à nos petits bonheurs.»
(1) Vendredi 21 et samedi 22, centre culturel Malraux, entrée libre.
Encart
Inventaire de moments heureux
Le bonheur, c'est quoi ? Echantillons tirés des 1 500 témoignages. Avant d'aller poser la question aux autres, les agents du bonheur se sont gratté la tête.
Kamel, comédien : «Mon entrée au conservatoire.»
Emmanuel, cuisinier : «Mon premier grand voyage, au Canada.»
Fatiha, secrétaire : «Mon permis de conduire.»
Vanina, assistante médicale : «Dormir».
Sonia, animatrice petite enfance : «La déclaration d'amour de ma mère.»
Florence, agent de service : «Avoir reconstruit ma famille.»
A Jeumont, où plus des deux-tiers des habitants sont non-imposables, les joies sont simples.
Francine, la patronne du Narval à Jeumont, à force de voir ses clients exulter quand ils gagnent au tiercé : «Le bonheur, c'est de la joie par hasard.»
Sabine : «La première fois que j'ai vu la mer à Fort-Mahon.»
Steven : «Lorsque je suis allé à la mer et que nous avons dormi à l'hôtel.»
Alexandra, 13 ans : «Mon copain, quand il me prend dans ses bras.»
Emilien, 18 ans : «Regarder les filles.»
Daniel, c'est juste «le bon fonctionnement de mon service public».
Nicolas, 27 ans : «C'est que j'ai du travail.»
Alain : «Quand je bricole.»
Malika, 45 ans : «De voir que mes enfants sont plus libres que moi.»
Antoinette, 82 ans : «C'est que Dieu me permet d'être toujours parmi vous.»
Laura, 16 ans : «D'avoir été enceinte.»
Fabrice : «Aller à la pêche.»
Marie, 47 ans : «Les câlins de mon lapin.»
Christine, même âge : «La réussite de mon fils dans la gendarmerie.»
Anaïs, 2 ans : «Les jouets»
Nicolas, 8 ans : «Quand le maître me dit d'aller jouer en récréation.»
Clémence, 65 ans : «Un contre-jour dans un arbre»
Jimmy, 73 ans : «La première fois où j'ai fait l'amour, et celles qui ont suivi»
Genna, 74 ans : «Mes fleurs.»
Léon se réjouit «d'avoir gardé cinquante-huit ans la même femme».
Mélissa, 14 ans : «Avoir de l'argent de poche.»
Yann, 4 ans : «Faire une balade en vélo.»
Ophélie, 15 ans : «Mon chien, un rottweiler.»
Claude, 28 ans : «Faire jouer mes enfants et faire rire les autres.»
Gérard, 60 ans : «certains ont été heureux entre 1960 à 1980 quand le travail abondait à Jeumont»
Sandrine : «Quand mon mari m'a quittée.»
André : «Quand j'étais dans les commandos para en 1948.»
Marie-Thérèse : «L'arrivée de notre nouveau chef à la poste du Jeumont.» On ne sait si elle a déchanté depuis.
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